Chapitre
V
1939 jusqu'à 1945

Seconde Guerre mondiale

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L’accueil en Suisse des enfants victimes de la guerre

Depuis le mois de novembre 1940, le Cartel suisse de secours aux enfants victimes de la guerre, un regroupement d’œuvres caritatives suisses (parmi lesquelles Pro Juventute, Caritas, l’Œuvre suisse d’entraide ouvrière ou la Ligue des femmes catholiques), organise des convois d’enfants éprouvés par la guerre de France en Suisse. Hébergés pendant trois mois dans des familles d’accueil, les jeunes enfants ont l’occasion de profiter d’un séjour réparateur.

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L’accueil en Suisse est placé sous l’autorité d’une commission centrale d’hébergement à laquelle sont subordonnés des comités cantonaux, lesquels sont responsables du choix des familles d’accueil, de la répartition et de la surveillance des enfants durant leur séjour. Jusqu’à la fin de l’année 1941, le Cartel organise les transports de 5099 petits Français (2202 en provenance de la zone non occupée et 2897 de la zone occupée) ainsi que de 2025 Belges.

Sauver l’enfance dévastée d’Europe

Dès sa création en 1942, la Croix-Rouge suisse – Secours aux enfants (CRS-SE), née de la fusion voulue par le Conseil fédéral entre le Cartel et la CRS, vise en priorité à augmenter les capacités d’accueil de la Suisse vis-à-vis des enfants dits «victimes de la guerre». Cette perspective présente le double avantage de venir en aide au plus grand nombre de jeunes gens tout en rendant l’action humanitaire visible au public, ce qui a pour effet de stimuler d’autant plus la générosité populaire. Faire de la Suisse le refuge de l’enfance dévastée par la guerre revêt aussi une dimension morale et symbolique non négligeable pour un pays cherchant à valoriser sa neutralité. Un point de vue que déffend le médecin suisse Hugo Oltramare, l’un des principaux initiateurs du Secours aux enfants:

«La Suisse, terre de paix, oasis de sécurité, pays de soleil, de grand air et de montagnes est magnifiquement organisée pour devenir le lieu de refuge de toute l’enfance malheureuse d’Europe. Ce fait indéniable place l’aide que nous pouvons apporter aux familles victimes de la guerre sur un terrain infiniment plus élevé et plus vaste que celui qui a été envisagé jusqu’ici. Il ne s’agit plus de concevoir une œuvre de bienfaisance plus ou moins indépendante d’organisations internationales, il s’agit d’engager la Suisse toute entière dans une œuvre de responsabilité européenne conforme à ses traditions.» (Serge Nessi, «La Croix-Rouge suisse au secours des enfants 1942-1945 et le rôle du docteur Hugo Oltramare», Genève: Slatkine, 2011, p. 33)

De concert avec les autorités suisses, la CRS-SE prévoit d’étendre les transports d’enfants en Suisse aux autres pays belligérants. On estime qu’il serait possible d’en accueillir 10’000 par trimestre, soit un effectif de 40’000 par an. Ce chiffre ne sera jamais atteint. Mais, avec un effectif de 17’691 enfants en 1942, leur nombre est tout de même multiplié par quatre. La nationalité française reste la plus représentée parmi les enfants: sur les 160’000 jeunes de 5 à 13 ans ayant séjourné en Suisse entre 1940 et 1949, près de 70’000 proviennent de France. Toutefois, il est à relever que les enfants juifs n'ont jamais été admis dans les trains d'enfants à destination de la Suisse, même en étant directement menacés par les déportations. La CRS, liée de trop près à la Confédération, n'a pas été en mesure de s'élever, au nom des principes universels qu'elle défend, contre le durcissement de la politique d'asile de l'Etat.

A partir de 1949, les priorités de la CRS-SE se focaliseront sur les enfants des pays de l’Est. Odette Micheli, déléguée de la CRS-SE à Paris, évoque les nombreux obstacles à franchir pour conduire les groupes d’enfants jusqu’à la frontière suisse:

«Il faut avoir vécu en France sous l’occupation pour se représenter ce que signifiait cette masse à héberger dans une grande ville, à transporter des gares au centre d’accueil et vice-versa, à reclasser, nourrir, épouiller, examiner médicalement et radioscoper. Il faut avoir connu l’absence d’essence, les camions à gazogène, les métros raréfiés et surchargés, les pannes de courant, les alertes fréquentes qui interrompaient tout, les prescriptions sévères de la Défense passive, les angoisses du ravitaillement, la fatigue des enfants souvent très déficients et qu’un rien bouleversait, pour se rendre compte de ce que signifiait chaque envoi.» «Aperçu sur l’activité de la Croix-Rouge suisse, secours aux enfants en France, 1942-1947», Genève: édité par la Croix-Rouge suisse, s.d., p. 25)

D'un oasis de paix à une terre nourricière

L’augmentation des contingents d’enfants étrangers acceptés en Suisse dès 1942 est rendue possible grâce à une modification des critères de sélection. Ceux-ci reposaient jusque-là sur le concept flou d’«enfants victimes de la guerre», une catégorie englobant les orphelins, les sans-abri ou les enfants de prisonniers de guerre. Avec la CRS-SE, les considérations d’ordre médical deviennent les seuls critères valables pour opérer un choix parmi les innombrables candidats potentiels.

Il s’agit dès lors d’accueillir ceux qui souffrent physiquement des carences dues à la guerre. Aux enfants démunis, traumatisés et abandonnées, succèdent des enfants victimes de la malnutrition. Nombreux sont les enfants porteurs de vermines, de la gale ou atteints de tuberculose. On craint la propagation des maladies contagieuses. La visite médicale, la désinfection complète des habits et des souliers, l’épouillage et la toilette individuelle sont des passages obligés après avoir franchi la frontière suisse. Environ 15% des enfants sont directement hospitalisés à leur arrivée en Suisse. A Genève, l’ancien Hôtel Carlton (futur siège du CICR) est transformé en centre d’accueil «Centre Henry Dunant».